Mes 8/12 ans ou 1940/1944 suite par Emile Vittecoq

Les journées des 19 et 20 août 1944

 

Que je vous présente la Famille :

-          Mon père VITTECOQ André, 54 ans, anciens de 14/18, classe 10, 8 ans sous les drapeaux, bataille de la Somme, Ypres, Verdun,

-          Ma mère, Marie,  47 ans,

-          Les enfants Augustin 24 ans, André 21 ans, tous les deux réfractaires, Marie 19 ans, René 17 ans, Emile 12 ans, Marguerite 9 ans

-          Un petit réfugié dieppois Jean-Pierre VALOGNE 7 ans.

Ensuite venaient :

-          le vacher LEMOINE Charles dit « Charlot » la quarantaine,

-          le charretier VARIN Jean 20 ans,

-          un déserteur Polonais,

-          les tombés du ciel :

. Sergent Major CAPUSTEN Antony, Canadien appelé Louis,

. Lieutenant MELVIN O Hanson, Américain appelé Anatole

. Lieutenant BISCHOF Hubert, Américain conserve son prénom.

 

Nous étions aux champs pour rentrer la récolte de blé. J'étais sur la charrette avec René à placer les gerbes que donnaient André et Louis.

 

Vers 16 heures un grondement d’avions passa au-dessus de nos têtes. La D.C.A. du Fort se mit en action. Un bombardier fût touché, perdit de l’altitude, disparut et ressurgit au-dessus du bois de Saint Victor l’Abbaye, au ras des arbres. Il passa si près de nous que l’on pouvait apercevoir la porte ouverte et un homme debout. Il sauta à 500 mètres environ vers le bois du Bosmelet.

Mon frère André avait déjà enfourché le vélo et était parti en direction du lieu où le parachutiste était supposé se poser. Ce n’était pas évident car le Bosmelet contenait une grande quantité de troupes allemandes où la construction d’une rampe de lancement était en cours.

 

C’etait en fin d’après midi, alors que nous étions en cours de déchargement de la charrette, Louis sur celle-ci passait les gerbes dans la grange à René qui me les envoyait sur le tas et je les donnais à mon père qui les mettait en place dans un ordre bien précis. A cet instant, André arriva essoufflé, en sueur, rentra dans la grange et dit à mon père « j’ai tué un boche». Celui-ci descendit du tas et demanda à André si ses papiers avaient été contrôlés. Il répondit positivement « mais ils me les ont rendus ! ». « Prends ma place ! » ordonna mon père à André qui était excessivement nerveux. Il n’arrêtait pas de râler car les gerbes devaient arriver dans un sens bien déterminé et presque à leur place définitive. En fin de journée, à 12 ans, il y avait quelques ratées.

 

La charrette était sur ses béquilles, les chevaux rentrés à l’écurie lorsque le charretier nous a dit d’arrêter celle-ci n’était pas vide. Ce n’était pas coutumier. Quelque soit l’heure les charrettes devaient toujours être vidées. Tout le monde obéit et nous rejoignîmes la maison pour le repas du soir et, au lit.

 

Vers 22 heures 30, une femme tambourina à la porte et appella « Monsieur VITTECOQ ! Monsieur VITTECOQ ! » Ma mère ouvrit la fenêtre et mon père l’entendue dire à ma mère « Y z'ont prin mon mari !». Son mari était Albert LHERNAULT, frère de celui qui avait été arrêté avec André dans l’après-midi. Les parents lui offrirent une tasse de café et, après l’avoir bien sermonnée, car elle aurait pu être suivie, elle regagna sa maison de la rue sauvage à Auffay où elle fut arrêtée le lendemain matin, avec sa belle-sœur de Bellencombre.

 

A 1 heure du matin branle bas de combat… nouvelle alerte… Albert LHERNAULT arriva à la ferme, s’entretint avec mon père et, interdiction pour nous de sortir des chambres.

J’ai su par la suite que ma sœur Marie, aidée d’Hubert (le parachutiste) avait enterré armes et munitions dans le jardin, séance tenante. Mon père ne laissait rien au hasard, et bien lui en prit car au lever du jour, une compagnie de soldats Allemands occupa la ferme comme les trois quarts du temps depuis 1940. Dès l’annonce de l’arrivée de cette compagnie, les hommes rejoignirent la cache. Celle-ci était creusée sous l’ancienne laiterie et avait accès par le garage. Elle mesurait environ 3 mètres sur 2, taillée en banquette, aucun confort. On pouvait s’asseoir, éventuellement s’allonger. Elle était prévue pour 3 à 4 personnes, fermée par une dalle béton de 80 X 80 que recouvraient des paquets de ficelles lieuses. Une petite prise d’air extérieure, masquée par des plantes entre la porte du grenier et celle de la laiterie, en assurait la ventilation !! Il y avait également un passage caché, rudimentaire, entre le garage et la chambre des aviateurs.

 

Le réveil fut avancé. Alors que nous prenions le petit déjeuner, mon père entra dans la cuisine et dit à ma mère « les gars manquent d’air, ils sont trop nombreux ! ». Il nous dit « dépêchez-vous ! » en s’adressant à Marguerite et moi. Ma mère nous accompagna dans le garage où mon père nous attendait, avec une pompe à pied, et il nous expliqua que l’on devait pomper de l’air par la ventilation qui se trouvait à l’extérieur, de ne pas s’arrêter, ni bouger au passage de soldats. Nous avons donc pris place devant la ventilation, glissant le tuyau dans celle-ci, entre les plantes, et commençâmes à pomper : « plus vite, plus fort ! » nous disaient les gars. « Chut ! » répondait-on à l’approche de soldats. Au passage d’un officier Allemand, celui-ci nous dit, dans un très bon français : « Ah gonfler maison mais attention BOUM ! BOUM ! » et se mit à rire alors que moi je marmonnais « cause toujours ! ». Cela dura un certain temps lorsque ma mère vînt nous d’arrêter, qu’il n’y avait plus personne.

 

Le soldat Allemand, que mon frère avait laissé pour mort, était bien amoché. Il avait reprit ses esprits et regagné la kommandantur. Après avoir prononcé « LHERNAULT, COQ… » il sombra à nouveau dans le coma.

 

Une fois de plus mon père avait réussi, au nez et à la barbe de l’occupant, à cacher et sortir de la ferme neuf (9) personnes, ce que nous avions appris après, car dans la nuit, Albert LHERNAULT était resté et Augustin avait ramené les deux aviateurs hébergés chez l’abbé PETIT de Saint Victor l’Abbaye.

 

Notre mission étant terminée, nous avions repris la route des champs en personnel restreint. Quant à la suite de ces évènements, les femmes LHERNAULT furent arrêtées, le Conseil Municipal d’Auffay aligné devant la mairie pour être exécuté, si les auteurs n’étaient pas retrouvés. Une fois de plus la pression que mit mon père sur le Capitaine de la Kommandantur évita le pire. Il était Alsacien et sa mère Anglaise. Les Libérateurs n’étaient qu’à quelques jours d’arriver. La débandade des Allemands commençait.

Mes 8/12 ans ou 1940/1944 par Emile Vittecoq

Lorsque je m’évoque cette époque, je me rends compte que celle-ci m’a privilégié, malgré des temps très durs et que très peu de gamins de mon âge ont vécu.

 

Cette période de mon enfance 8/12 ans se définit en trois épisodes :

 

Le premier L’EXODE

Les réfugiés qui sont partis de chez eux fuyant l’arrivée des troupes ennemies n’ont pas fait près de 600 km sur des routes encombrées avec des moyens de transports hétéroclites, le baptême du feu à la sortie de Chateauroux où notre convoi fut mitraillé par trois passages successifs d’un avion en quête d’intimidation car il n’y a aucune victime, à part des cris « couchez-vous ! » il y avait de la peur mais pas de panique, l’aventure se termina à 70 km au sud de Limoges les Allemands étant arrivés

avant nous.

 

Le deuxième L’OCCUPATION :

Il y a peu de semaines, jusqu’à la libération, où la ferme n’est pas occupée par les troupes ennemies, avec un quartier général au premier étage de notre maison. Rien ne laissait penser que les activités de mon père, de mes deux frères aînés, du vacher et du charretier pouvaient nous occasionner des soucis, à part des attitudes troublantes.

Bombardements, D.C.A., V1, V2 étaient notre quotidien et une année scolaire 42/43 où nous avons vu passer dix neuf (19) instituteurs, autant dire que les jours, sans classe, étaient fréquents avec les risques importants du secteur.

 

Le troisième LE DEBARQUEMENT :

Puis l’arrivée le 9 juin 1944 à notre maison, à 22 heures sous les bombardements de parachutistes un (1) capitaine Australien et un (1) sergent major Canadien. Nous étions dans la cuisine et mon père nous annonça, tout de go, avec son parlé franc et direct « Voilà Jacques et Louis, ce sont des parachutistes Américains. Personne ne doit le savoir. Si vous parlez vous serez fusillés. » Il s’adressait à moi, ma petite sœur et un petit Dieppois que ses parents avaient mis « en sécurité » chez nous.

 

L’activité de la ferme se trouve un peu bouleversée (il y a toujours l’occupant !) puis le 4 juillet 1944, mon frère aîné André récupère un « para » que nous avions vu descendre. Etant arrivé avant les Allemands, André rejoignit la maison vers 17 heures avec le parachutiste

Américain prénommé Anatole. Le lendemain matin, au petit déjeuner on nous présenta Hubert, Américain également.

 

Quatre (4) parachutistes, deux (2) résistants, deux (2) réfractaires faisaient partie du personnel de la ferme, l’occupant de plus en plus méfiant, et en cas de coup dur la planque.

 

Prise d’otages, arrestations, interrogatoires musclés mais sans sévices et libérés, des jours très chauds, puis un jour plus chaud que les autres, début août vers 15 heures, alors que six (6) des nôtres étaient sortis de la ferme, effervescence chez l’occupant. Les ordres tombent. Rassemblement des troupes casqués et armés. Deux (2) sentinelles par issue fenêtres, portes de la maison et des bâtiments. Vers 16 heures suite à l’explosion d’une grenade providentielle au fond de la cour, toutes les sentinelles ont rejoint le lieu de l’explosion. Cela permit aux deux amis de prendre la poudre d’escampette et nous a sûrement évité le peloton d’exécution.

 

Une fin août 1944 très mouvementée et la LIBERATION très, très attendue. OUF !!

Mes 8/12 ans ou 0940/1944 suite par Emile Vittecoq

Mon père m'avait appris comment subtiliser les fusils aux Allemands pendant leur sommeil, sans toucher à l'arme.

Lorsque ceux-ci arrivaient à la ferme, souvent après une nuit de marche, ils s'endormaient profondément mais d'autres occasions se présentaient.

La grange, qui les abritait, était composée de l'étable, d'un abri pour les veaux et de bâtières où étaient entreposées les récoltes, la paille des battages divisée en quatre parties, le tout sur une trentaine de mètres. Il était possible, par le grenier, d'entrer par une porte et d'en sortir de l'autre bout.

Les Allemands dormaient souvent le fusil à leur côté. La méthode de mon père était de soulever, en douceur, la botte de paille la plus proche et le fusil glissait dans l'espace formé. Il suffisait de laisser la paille qui le recouvrait, de prendre, normalement, une botte de paille et de sortir pur la porter aux écuries.

Lorsque les Allemands partaient, si la fouille n'avait pas été faite, l'arme était récupérée par mon père.

Après le débarquement, un détachement arriva à la ferme, épuisé et prenait un repos bien mérité. Vers 10 heures, je partis observer les dormeurs dont un était isolé dans un coin, l'arme à ses côtés. La facilité était évidente et ni une, ni deux, le tour fut joué. A 12 heures, mon père revient des champs et remarqua un Allemand prostré, au pied d'un pommier, pleurant.

Il s'approcha de lui en lui disant :

- Ah ! pas bon moral, triste !

L'Allemand lui répondit en français, avec un accent, qu'on lui avait volé son fusil.

- Mais tu parles français lui dit mon père !

Et le soldat lui dit qu'il était Alsacien.

- C'est pas possible, tu as dû l'oublier quelque part. T'es passé où ?

Comme je n'étais pas loin, mon père me fit venir et dit à l'Allemand :

- Prends le gamin, il va t'aider à le chercher !

- Tu vas où il a dormi me dit mon père, en me faisant un clin d'oeil.

Nous nous rendîmes à la grange et je fis semblant de chercher et lui demandais où il avait dormi exactement.

Je retournais quelques bottes pour découvrir l'arme. Le soldat sauta de joie et m'embrassa sans savoir comment son arme avait pu glisser, tellement heureux de l'avoir retrouvée.

Mon père m'expliquat, par la suite, que le soldat était Alsacien, enrôlé de force dans l'arme allemande et qu'avec la perte de son arme il allait être fusillée. Ce sont maintenant ceux que l'on appelle les "malgré nous".

Je souhaite qu'il s'en soit sorti. Sur le moment, je ne comprenais pas pourquoi j'avais dû rendre une arme facile à subtiliser.

C'est une anecdote parmi d'autres...